L’ego (positionnements inconscients de supériorité / infériorité) : s’en décomplexer pour mieux s’en libérer !

J’aimerais aborder aujourd’hui un sujet de réflexion qui m’habite depuis longtemps, car il est une constante particulièrement prégnante de mon processus introspectif personnel : l’ego.

Un point vocabulaire

La première difficulté réside dans la définition de ce terme, car chaque courant de pensée sur le fonctionnement psychique semble avoir la sienne. Spontanément, je l’emploie personnellement dans le sens qui me semble être celui de la psychologie de comptoir : je le définirais comme la part de nous-mêmes (partiellement consciente) qui cherche de manière obsessionnelle et souvent néfaste à évaluer et prouver notre valeur vis-à-vis du reste du monde. Il me semble néanmoins important de noter que ce terme est parfois employé, notamment dans les milieux du développement personnel et de la spiritualité, dans un sens qui me paraît proche mais plus large : il s’agirait alors plutôt de la part de nous-mêmes (partiellement consciente) qui cherche à contrôler à tout prix le cours de notre existence (aussi bien au sein de notre propre psychisme que dans le monde extérieur), par peur consciente ou inconsciente de la mort (physique ou psychique).

Je dirais à première vue que le sens restreint que j’ai retenu constitue un cas particulier de ce second sens plus large. Je suis prête à concéder que les délimitations de ce qui relève du sens restreint puissent se révéler relativement floues si on pousse la réflexion suffisamment loin, mais elles me semblent en tout cas suffisantes pour le raisonnement que je souhaite développer ici. Un exemple simple vaut mieux qu’un long discours : lorsque j’anticipe avec angoisse de potentiels jugements dévalorisants en réaction à cet article, il s’agit de ce que j’appelle ego au sens restreint. Lorsque je laisse s’exprimer mon perfectionnisme délirant en termes de rangement ou de ménage chez moi (alors que je serai la seule à voir la différence… et encore), il s’agit de ce que j’appelle ego au sens large.

Remarquons au passage que c’est donc ce que j’appelle ego au sens large qui produit ce que l’on appelle couramment des névroses. Autrement dit, une autre définition de l’ego au sens large pourrait être tout simplement « l’ensemble de nos blessures psychiques », ou à la rigueur « l’ensemble des mécanismes palliant nos blessures psychiques ». D’où l’idée courante dans les milieux du développement personnel ou de la spiritualité que l’aboutissement ultime de la maturation psychique serait de « sortir de l’ego » : il paraît en effet logique que guérir de nos blessures psychiques, ou du moins s’en distancier / désidentifier suffisamment, conduise à plus d’épanouissement ! Et même sans nécessité d’un caractère absolu et définitif, à un niveau plus quotidien, il est vrai également que lorsque l’on parvient ponctuellement à « désactiver » en soi une crispation d’ordre névrotique pour retrouver un fonctionnement plus spontané et paisible, le mieux-être est instantané et indéniable. Bref, dans ce sens large, parler d’ego revient donc à mon sens à parler de… psychologie et psychothérapie en général. Soit dit en passant, je ne suis pas certaine que tout le monde partage cette vision des choses : on a parfois tendance à opposer cheminement spirituel (« sortir de l’ego » / « retrouver l’instant présent ») et psychothérapie (« guérir ses blessures psychiques »), alors qu’il s’agit selon moi d’un seul et même processus, qui peut prendre différentes colorations au fil du temps et selon les personnes.

Quoi qu’il en soit, puisque le concept d’ego au sens large est donc à mon sens assez peu spécifique, je vais dans la suite de cet article limiter ma réflexion à la notion d’ego au sens restreint, et pour plus de simplicité la désigner simplement par le terme « ego ».

A partir de là, il me semble nécessaire de commencer par débroussailler une autre confusion fréquente. Il ne vous aura sans doute pas échappé que mon concept d’ego est fortement relié à celui d’estime de soi. Mais il me paraît crucial, pour clarifier mon propos, de préciser de quelle manière. Je dirais donc que ce que j’appelle ego est une sorte de gardien intérieur (une entité psychique qui produit des comportements, des ressentis, des perceptions, et consomme pour cela de l’énergie et de l’espace mental) dont le rôle est de pallier une mauvaise estime de soi, c’est-à-dire le sentiment profond, conscient ou non, de ne pas avoir de valeur (qui est une blessure psychique, datant vraisemblablement de l’enfance), pour éviter une forme de mort psychique (le sentiment d’humiliation). En conséquence, améliorer son estime de soi conduit non pas à « améliorer son ego », mais à le faire disparaître progressivement, puisqu’il cesse d’être nécessaire. Inversement, une personne décrite dans le langage courant comme « ayant beaucoup d’ego » a donc, contrairement aux apparences, une très mauvaise estime d’elle-même, mais le masque par un complexe de supériorité (l’une des stratégies possibles de l’ego), possiblement sans en avoir conscience (ni de la blessure, ni de la stratégie déployée pour la pallier). Enfin, il ne faut pas confondre non plus « avoir peu d’ego » (ne plus se poser la question de sa valeur) avec « exprimer un complexe d’infériorité » (s’auto-dénigrer spontanément, avoir une attitude de soumission), qui est l’autre stratégie principale de l’ego. Le mot « humilité » me semble d’ailleurs à cet égard prêter grandement à confusion, en permettant de désigner indifféremment l’une ou l’autre de ces attitudes.

Les mécanismes de l’ego

Je crois pouvoir affirmer sans trop me tromper que l’immense majorité d’entre nous a une estime de soi non parfaite et donc un ego. Ce qui varie d’une personne à l’autre, c’est le poids que prend celui-ci dans les actions / pensées au quotidien, et le type de stratégie le plus fréquemment adopté. Mais comme ses mécanismes sont le plus souvent au moins partiellement inconscients, son omniprésence dans le quotidien a tendance a être largement sous-estimée, si bien qu’un flou général semble persister autour de cette notion, pourtant tout-à-fait concrète et spécifique de mon point de vue. Je vais donc tenter de faire émerger l’iceberg en donnant un aperçu non exhaustif de ses nombreuses intrusions possibles dans notre personnalité et notre perception de nous-mêmes et du monde.

Commençons par le complexe de supériorité : c’est l’attitude que l’on attribue instinctivement à la notion d’ego. En effet, bien qu’on en ait rarement conscience sur le moment quand il s’agit de soi-même, on la repère par contre assez facilement chez les autres. Elle peut consister entre autres, de manière consciente ou non, à :

  • Se rigidifier dans ses croyances (au sens large de « ce que l’on tient pour vrai », toutes thématiques confondues), c’est-à-dire privilégier la certitude au doute, pour se rassurer sur le fait de « savoir beaucoup de choses »

  • Envoyer le message implicite « Je sais mieux que toi » (perceptible par exemple dans l’intonation) à ses interlocuteurs en toutes circonstances, indépendamment de la réalité des connaissances respectives (attitude de domination), faire preuve de mauvaise foi pour avoir raison coûte que coûte

  • Se mettre systématiquement en avant, viser les positions de pouvoir et/ou de prestige

  • Surestimer ses propres compétences / connaissances et sous-estimer celles des autres

  • Se vanter à la moindre occasion

  • Donner des conseils non sollicités (qui visent consciemment à aider l’autre, mais inconsciemment surtout à se valoriser par l’attitude de « celui/celle qui sait »)

A priori, la logique d’une telle démarche de la part de l’ego est assez limpide : je me sens intimement inférieur·e, donc « j’en fais des caisses » pour compenser à mes propres yeux et à ceux des autres. Pour cela, plus ma valeur intimement perçue est basse, plus je dois me « sur-valoriser » en compensation.

À l’inverse, la stratégie opposée du complexe d’infériorité peut consister entre autres, de manière consciente ou non, à :

  • Douter fréquemment de ses connaissances / compétences de manière excessive et irrationnelle (à ne pas confondre avec un doute sain consistant simplement à avoir conscience que celles-ci seront toujours perfectibles, et donc à rester ouvert·e à leur actualisation)

  • Envoyer le message implicite « Tu sais mieux que moi » (perceptible par exemple dans l’intonation) à ses interlocuteurs en toutes circonstances, indépendamment de la réalité des connaissances respectives (attitude de soumission). Être déstabilisé·e facilement par la contradiction, même lorsqu’elle relève de la mauvaise foi

  • Se censurer, se mettre systématiquement en retrait, se sentir inapte aux positions de pouvoir / prestige

  • Sous-estimer ses propres compétences / connaissances et sur-estimer celles des autres

  • S’auto-dénigrer à la moindre occasion

  • Être très fréquemment en demande d’aide ou de conseils, par manque de confiance envers ses propres élans

Une telle démarche de la part de l’ego peut paraître un peu plus surprenante : pourquoi en effet s’infliger à soi-même la blessure que l’on était censé·e compenser ? Il me semble que la logique est en fait ici de se rabaisser soi-même pour éviter que les autres ne le fassent, car cela fait tout de même un peu moins mal quand cela vient de soi. Au point d’ailleurs qu’on en arrive parfois à s’habituer à cette position d’infériorité jusqu’à en faire notre normalité, et ne plus en souffrir consciemment. Une possible explication complémentaire consisterait à considérer les choses sous un angle évolutionniste : en effet, il me paraît personnellement très plausible que l’ego humain ait la même origine évolutive que les phénomènes de domination / soumission chez d’autres espèces animales, vu leurs similitudes flagrantes en terme de comportements sociaux. Or la raison d’être d’un mécanisme de soumission chez ces autres espèces paraît clair : cela permet de ne pas être menacé par l’individu dominant, voire au contraire de se mettre sous sa protection. Il s’agirait donc bien encore une fois de survie, même si, dans le monde humain actuel, celle-ci devient plus symbolique / psychique que physique.

Notons que certaines personnes oscillent parfois entre ces deux stratégies possibles de l’ego en fonction du contexte ou de l’interlocuteur·rice, quand d’autres semblent avoir une prédilection pour l’une ou l’autre. À ce propos, je tenais à clarifier l’idée d’un juste milieu désirable à laquelle on arrive souvent quand on considère ces deux extrêmes : le complexe de supériorité consisterait à se valoriser « trop », le complexe d’infériorité « pas assez », et il s’agirait donc d’apprendre à se valoriser « juste ce qu’il faut ». Je pense personnellement que cette façon de conceptualiser les choses induit en erreur. En fait de juste milieu, guérir pleinement son estime de soi consiste selon moi à sortir totalement de cette métrique de la valeur : vu sa prégnance dans notre vie, j’aurais bien envie de dire « sortir de la matrice » ! C’est-à-dire tout bonnement arrêter de se poser la question de sa valeur au quotidien. En effet, il ne faut pas confondre la valeur que nous nous attribuons, ou que les autres nous attribuent (grandeur semi-consciente purement psychique et par essence subjective, et qui fluctue d’ailleurs énormément au cours du temps et en fonction des observateur·rices), avec les caractéristiques réelles et relativement objectivables à l’aune desquelles nous prétendons la mesurer (mais ce n’est qu’en partie vrai, du fait justement des biais d’évaluation induits par l’ego), et avec lesquelles nous finissons parfois par l’amalgamer à tort : performance dans différents domaines, étendue des connaissances, attractivité physique, statut social, etc.

Pour clarifier cette affirmation, reprenons la liste de comportements que j’ai déclinée ci-dessus en version « supériorité » puis « infériorité ». Voici ce que cela donnerait en version « pas d’ego » :

  • S’autoriser à avoir un ensemble de croyances / opinions / points de vue dans différentes thématiques sans en faire un enjeu de valorisation (pas de « plus je sais plus je vaux »), et en étant conscient·e de leur perfectibilité et donc ouvert·e en permanence à leur actualisation. Aussi et surtout, s’autoriser à ne pas savoir sans le vivre comme une dévalorisation !

  • Lors d’une discussion, partager honnêtement son point de vue « Personnellement, à cet instant, je perçois les choses comme ça », sans envoyer de message implicite parasite (« J’ai forcément raison / tort »). Si l’autre personne est manifestement de parti pris, ne pas en être déstabilisé·e, mais ne pas non plus insister outre mesure pour se faire entendre (avoir conscience que ce serait une perte de temps et d’énergie)

  • Se mettre en avant à bon escient (lorsqu’on a effectivement quelque-chose à apporter au groupe) et non toujours / jamais par principe. N’occuper une position de pouvoir / prestige que si on y est réellement compétent·e et heureux·se

  • Être capable d’évaluer correctement ses propres compétences / connaissances et celles des autres, sans biais systématique. Et ne pas en faire non plus un enjeu de valorisation : on peut constater objectivement un différentiel de compétences entre deux personnes sans pour autant en déduire la supériorité de l’une par rapport à l’autre (qui se traduirait par exemple par de la condescendance de la part de l’une et de l’admiration / déférence de la part de l’autre).

  • Ne pas se vanter ni se dévaloriser : en rester au concret des faits

  • Donner ou demander des conseils à bon escient, en fonction des connaissances / compétences respectives réelles

On voit donc qu’il s’agit bien plus de se débarrasser d’une sorte de parasite induisant un biais systématique dans nos comportements et nos perceptions que de trouver une « juste valorisation ». Autrement dit, paradoxalement, guérir l’estime de soi semble consister à faire progressivement perdre à cette notion sa consistance (car si estimer veut dire accorder de la valeur, si la notion de valeur disparaît, celle d’estime aussi). Et ce au profit d’une ressource psychique plus profonde et plus pérenne, qui peut ainsi reprendre sa juste place : l’amour de soi. Un amour par essence inconditionnel, c’est-à-dire qui ne nous juge pas, n’a aucune attente, et nous accueille simplement pleinement tel·les que nous sommes.

Cela étant dit, je n’irais pas jusqu’à affirmer pour autant que se valoriser à bon escient de temps à autre, c’est-à-dire reconnaître pleinement pour soi-même ses qualités et réalisations réelles, et en tirer de la fierté, n’est pas pertinent. Au contraire, cela me semble souhaitable et bénéfique, en tout cas dans une démarche de guérison progressive de l’estime de soi. Et ce jusqu’au jour de complète rémission (hypothétique, car c’est vraisemblablement le travail d’une vie) où ce besoin disparaîtra éventuellement de lui-même. Peut-être la clé du discernement entre valorisation bénéfique et intempestive réside-t-elle dans la différence de sens que l’on peut remarquer entre fierté (qui peut être un sentiment plutôt lumineux suite à un accomplissement, ou encore une manifestation de résistance / résilience en réaction à un dénigrement) et orgueil (qui est par définition un sentiment de supériorité).

Enfin, l’ego peut également générer d’autres comportements ne relevant pas clairement de l’une ou l’autre des stratégies que je viens d’évoquer, mais néanmoins de l’injonction inconsciente qui les sous-tend toutes deux et qui est à la base de l’ego, celle d’être en compétition permanente avec le reste de l’humanité pour « avoir la plus grande valeur » (ce qui précisément ne désigne rien de très concret, mais est néanmoins une réalité psychique prégnante) :

  • Se comparer compulsivement aux autres sur les innombrables attributs pouvant être un enjeu de valorisation (attractivité physique, performances dans différents domaines, nombre de followers/likes, statut social, revenus …), et ressentir en conséquence de l’orgueil (lorsqu’on en déduit une supériorité) ou de la honte et/ou de la jalousie (lorsqu’on en déduit une infériorité). Il peut s’agir de ses propres attributs, mais également de ceux de personnes à travers lesquelles on se valorise par procuration : partenaire(s), enfant(s), …

  • Se réjouir malgré soi des difficultés des autres, lorsqu’ils/elles sont perçu·es inconsciemment comme des concurrent·es (sur le plan de la valeur, indépendamment d’une éventuelle situation de compétition réelle)

  • Dénigrer intérieurement ou ouvertement ses « concurrent·es » pour se sentir valorisé·e

  • « S’entre-valider » collectivement en dénigrant une personne unique (phénomènes sociaux de rejet / bouc émissaire) ou un autre groupe, à nouveau pour se sentir valorisé·es

  • Se conformer à la norme (comportementale, vestimentaire, langagière, …) en vigueur dans ses groupes d’appartenance pour être valorisé·e ou par peur des jugements dévalorisants

  • Avoir peur de l’échec, du ridicule, du refus amoureux ou professionnel, etc. (et se sentir humilié·e / nul·le lorsque cela se produit)

Les exemples les plus extrêmes de ces mécanismes sont peut-être les comportements collectifs autour des métiers socialement survalorisés (artistes, fonctions politiques les plus haut placées, …). C’est là qu’il est le plus facile d’en percevoir toutes les implications, et donc d’en saisir l’absurdité : on constate en effet qu’arriver au sommet de la pyramide sociale et donc de l’échelle collective des valeurs (« être une star » / « être la/le chef·fe ») devient un but en soi, tandis que la réalité concrète du métier, souvent idéalisée, passe au second plan. Mais ces mécanismes s’expriment également à plus bas bruit dans toutes les sphères sociales et dans notre quotidien. Cette course permanente à la valeur peut d’ailleurs nous amener à nous perdre (chercher la valorisation sociale / parentale et en oublier ce qui nous rend vraiment heureux·ses). À nouveau, guérir notre estime de nous-mêmes ne ferait pas de nous un·e « concurrent·e moyen·ne », mais nous amènerait à purement et simplement sortir de l’illusion de la compétition.

Comme pour le complexe d’infériorité, on peut se demander quelle est la logique derrière ces comportements, et à nouveau, l’explication évolutionniste me semble parlante : derrière la notion de valeur, il y aurait originellement une compétition pour la survie et la transmission des gènes (les vainqueurs ayant accès à plus d’opportunités de se reproduire, et les perdants étant en danger d’être dévorés par des prédateurs du fait de leur exclusion du groupe). Cette pulsion archaïque de survie aurait été conservée sous la forme de l’ego, malgré son caractère obsolète dans le monde moderne (absence de prédateurs… et contraception !). C’est en tout cas peu ou prou le point de vue développé dans l’article « Taming the Mammoth: Why you should stop caring what other people think » du blogueur Tim Urban.

Au passage, le concept de « Social Survival Mammoth » développé par ce dernier semble assez proche de mon concept d’ego (et celui d’« Authentic Voice » de mon idée d’une personnalité profonde indépendante de l’ego), et sa description humoristique et pédagogique du phénomène recoupe en partie la mienne. Néanmoins, j’en ai trouvé certains aspects trop simplistes, et c’est donc l’occasion de préciser encore mon point de vue. En effet, selon Tim Urban, même si une majorité de personnes dans le monde est encore manipulée par son « mammouth », un nombre non négligeable est au contraire pleinement et définitivement reconnecté à sa « voix authentique ». Or ce sont ces dernières qui occupent toutes les positions de chef·fe (ou de premier plan en général), et donc font tourner le monde. Au contraire, ma perception est que l’immense majorité des gens (moi y compris, les psys en général y compris) est encore au moins en partie « parasitée » inconsciemment par son ego, et que malheureusement, du fait des biais induits notamment par la stratégie de complexe de supériorité que nous venons d’évoquer, il y une surreprésentation de personnes très manipulées par leur ego aux positions de pouvoir. Les mécanismes de l’ego me semblent d’ailleurs à la base même de tout rapport de domination systémique, dans lequel personnes dominantes (positionnées en supériorité) comme personnes dominées (positionnées en infériorité) me paraissent au fond pareillement piégées par ces conditionnements psychiques inconscients. Par ailleurs, le besoin compulsif d’avoir raison me semble sous-tendre la plupart des conflits, où tout le monde se crispe sur ses positions plutôt que de s’écouter authentiquement, mais également certains biais cognitifs conduisant à pérenniser des représentations du monde fausses ou biaisées, y compris dans le monde scientifique. Concernant ce dernier point, on pourrait certes arguer que si chacun·e défend un point de vue différent, les biais de confirmation individuels se compensent au niveau collectif. Mais c’est loin d’être toujours le cas, puisque les personnalités en position de pouvoir ont souvent un impact disproportionné sur le débat (étant en effet statistiquement positionnées en supériorité).

Autant dire qu’il y a encore de quoi faire pour nous libérer collectivement de ces mécanismes ! Et pour cause, la guérison de l’estime de soi (la « sortie de l’ego ») me semble être un chemin bien plus long et tortueux que ce que suggère Tim Urban, probablement le travail d’une vie : même si on peut certes ponctuellement savourer un sentiment de libération profond après avoir passé un cap majeur, on est tôt ou tard rattrapé·e par des manifestations plus subtiles des mécanismes que l’on croyait avoir dépassés. Car l’ego est multicouches, tentaculaire, et il existe mille déclinaisons plus ou moins fines des comportements listés ci-dessus (sans même parler de tous ceux que je n’ai pas pensé à citer). Il y a donc à mon avis un savant mélange de « personnalité authentique » et d’ego, certes variablement dosé, dans à peu près tout ce qui se dit ou se fait sur cette planète…

Mais je ne dis pas ça pour dissuader qui que ce soit de se lancer pour autant dans cette aventure de travail sur soi, bien au contraire ! Le message serait plutôt que qui que vous soyez, où que vous en soyez dans votre cheminement personnel, il y a de fortes chances pour que cette thématique vous concerne encore. Et donc que cela vaut le coup de s’y pencher ! Car même si la tâche semble sans fin, je peux personnellement témoigner qu’il est malgré tout possible de faire en quelques années des progrès énormes, qui améliorent durablement la vie. Saviez-vous qu’il y a à peine deux ans, j’étais encore terrifiée à la simple idée de créer un site web à mon nom, comme si le monde entier allait me tomber dessus pour me dénigrer d’un commun accord ? Alors je ne vous parle même pas d’y partager mon opinion, qui plus est sur un sujet aussi sensible que l’ego. Voilà. Par exemple.

Stratégies de « sortie de l’ego » (guérison de l’estime de soi)

J’ai évoqué plus haut la démarche la plus intuitive et sans doute la plus fréquemment préconisée pour guérir progressivement son estime de soi : se valoriser à bon escient. Mais encore faut-il en être capable : or nous avons rarement pleinement conscience du biais que l’ego peut induire sur notre perception de nos propres qualités / compétences. De plus, on continue ainsi à nourrir un besoin de valorisation dont il s’agirait plutôt qu’il s’estompe à terme : une stratégie plus directe pourrait donc consister à se distancier délibérément de ce besoin lui-même. Pour ces deux raisons, il me semble très complémentaire de chercher également à débusquer systématiquement l’ego là où il se cache, c’est-à-dire à conscientiser progressivement ses mécanismes au quotidien.

Dans cette optique, il me semble primordial de commencer par tenter de comprendre pourquoi les mécanismes en question, malgré l’impact considérable qu’ils peuvent avoir sur le quotidien, sont si souvent inconscients de prime abord. Les explications sont peut-être multiples, mais un constat qui me frappe d’emblée, c’est que nous avons très souvent honte d’admettre l’existence de notre ego, ne serait-ce que vis-à-vis de nous-mêmes. Et pour cause, comme nous venons de le voir, ce protecteur intérieur quelque peu encombrant nous fait régulièrement, que nous le voulions ou non, ressentir ou manifester des élans contraires à nos valeurs conscientes. Or apparaître comme moralement irréprochable est en soi un enjeu de valorisation, si bien que se développe souvent ce que j’appellerais un « méta-ego » : une stratégie de l’ego consistant à se rendre invisible à ses propres yeux et à ceux du reste du monde, autrement dit « l’ego portant sur le fait de ne pas avoir d’ego ». Par exemple, j’ai personnellement réalisé il y a quelques années que mon ego m’avait construit un personnage de petit ange humble et pur… mais qui se sentait tellement supérieur à tous ces gens bourrés d’ego ! Hahahaha. Bref. Soyons clair·es : les prises de conscience de ce type font mal (« à l’ego », précisément), c’est pour cela que nous préférons souvent inconsciemment les éviter. Mais passé ce cap désagréable, elles peuvent devenir au contraire des occasions inestimables de guérir un peu plus notre estime de nous-mêmes. C’est pourquoi, afin de nous aider à nous décomplexer collectivement de l’ego, il me semble important de rappeler quelques faits.

D’une part, rappelons que la raison d’être de l’ego, bien qu’il puisse nous apparaître indésirable, est de pallier une blessure. Il a donc vraisemblablement par le passé été indispensable à notre survie psychique (peut-être même à notre survie tout court). Sachant cela, peut-être nous sera-t-il un peu plus facile d’accepter son existence ? En effet, l’acceptation pleine et entière d’un état de fait est souvent un préalable indispensable à sa transformation. Sans aller jusqu’à une explosion de gratitude, peut-être pourrions-nous lui exprimer quelque-chose de l’ordre de « Merci pour ta protection jusqu’ici, maintenant je reprends la main » ? Oui, je parle bien de parler à votre ego, et oui, c’est bizarre, mais vous n’avez rien à perdre à essayer. Parfois, dialoguer avec des entités intérieures (aussi saugrenues soient-elles, du moment qu’elles font sens pour vous) peut avoir un puissant effet transformateur : c’est entre autres sur ce principe que repose la maïeusthésie.

D’autre part, nous ne sommes pas notre ego : il s’agit de la manifestation d’une blessure, pas de notre identité profonde. Il est donc possible de s’en désidentifier, c’est-à-dire de prendre l’habitude de ne plus s’attribuer les émotions / pensées / comportements qu’il génère en soi. Ainsi, il n’y a plus lieu d’en avoir honte ! En effet, à court terme, on ne peut empêcher ces manifestations d’émerger, mais on peut en revanche les observer de façon neutre, avec distance (« Tiens, mon ego dit ça »). Cela peut déjà permettre de retrouver une part de liberté : en ayant pleinement conscience d’être habité·e par des élans contraires, on pourra en effet plus facilement faire le choix d’alimenter l’un ou l’autre.

Personnellement, depuis quelques années j’ai fait de cette attitude d’observation neutre de l’ego, sans complaisance mais sans auto-flagellation non plus, une sorte de discipline personnelle. C’est loin d’aller de soi et cela me demande chaque fois un effort, mais cela devient tout de même plus facile au fil du temps. Peu à peu, intérieurement, quelque-chose s’assouplit : dans des situations qui auparavant auraient crispé mon ego au point de m’empêcher d’entendre mes autres élans intérieurs, je reste maintenant beaucoup plus paisible et donc apte à agir avec discernement. J’acquiers donc un mieux-être durable : c’est cela que j’appellerais guérir son estime de soi (et donc estomper son ego).

Ensuite, on peut même envisager une deuxième étape dans cette démarche active de « sortie de l’ego ». Après l’observation neutre que je viens d’expliciter, il s’agirait, une fois ses différents élans intérieurs clarifiés, de prendre l’habitude de se poser la question « Que ferais-je si je n’avais pas d’ego ? », et d’appliquer la réponse dans la mesure du possible. Même si cela demandera probablement un effort conséquent, par exemple celui de dépasser la peur générée par l’ego pour nous en dissuader. Ou encore, celui d’ignorer sa puissante envie d’avoir le dernier mot, dans une discussion où l’autre partie semble de mauvaise foi (par ego justement) et qui tourne au dialogue de sourds voire au vinaigre. Puis d’accepter de se laisser traverser par le sentiment d’humiliation qui en découlera peut-être, sans s’y identifier pour autant. Je ne veux bien sûr pas dire par là qu’il est inutile de nous battre pour ce qui nous semble juste, mais au contraire que dans cette optique même, il peut être profitable, en sortant notre ego de l’équation, de réallouer notre énergie là où elle a un réel impact : auprès de personnes qui nous écoutent réellement, par exemple !

Personnellement, dans une situation ou mon ego m’enjoindrait d’une manière ou d’une autre à me censurer, cela donne : « J’ai envie de faire/dire telle chose, cet élan me paraît pertinent (à la fois respectueux des autres et bénéfique pour moi), mais mon ego a peur (des éventuels jugements par exemple) et freine des quatre fers… Bilan : je serre les fesses et j’y vais quand même. » C’est loin d’être facile, car mon ego réagit souvent très fort, en me faisant ressentir une peur incontrôlable (« Aaaah, on va mourir!!!! ») : en effet, dans son schéma à lui, je me mets en danger de répéter le traumatisme qui a initialement failli causer ma mort psychique (à savoir une forme d’humiliation). Mais si je parviens à passer outre, que cela aboutisse ou non au vécu d’humiliation que je redoutais (si c’est le cas, il me « suffit » de l’observer avec distance comme mentionné plus haut), la tempête intérieure finit toujours par s’apaiser. Et la fois suivante, confrontée à la même situation, mon ego prend beaucoup moins de place : le même comportement d’auto-affirmation paisible, qui m’avait paru inenvisageable, devient naturel. Une sorte de « fake it until you make it » de l’extrême, en somme ! Ainsi, peu à peu, mon quotidien s’apaise et mon espace des possibles s’étend, puisqu’oser m’exprimer finit à force par m’ouvrir des portes. Indéniablement donc, cette stratégie fonctionne, pour moi en tout cas. Mais au prix de moments de très grand inconfort : à chacun·e donc de juger pour soi-même de l’opportunité de ce genre de démarche en fonction de l’intensité vécue et de la stabilité intérieure du moment !

Enfin, j’aimerais terminer cette réflexion par un approfondissement sur un mécanisme de l’ego qui continue en ce qui me concerne à me donner régulièrement du fil à retordre, et qui parlera sans doute aux personnes dont l’ego a, comme le mien, une prédilection certaine pour le complexe d’infériorité. Il s’agit du doute. Je ne parle pas du doute sain, c’est-à-dire de la capacité à réactualiser régulièrement ses représentations, qu’il est bien sûr souhaitable de cultiver. Mais d’un doute destructeur qui, précisément en prenant l’apparence d’un doute sain pour mieux s’insinuer, vient en fait saper systématiquement la confiance en ses propres savoirs et compétences dans un but inconscient de censure / dénigrement. C’est-à-dire que sur le moment, on pense sincèrement mener une analyse neutre et rationnelle de son sujet d’intérêt, mais qu’a posteriori, ou peut-être avec l’aide d’un regard extérieur bienveillant, on réalise que l’on n’a considéré que les arguments remettant en cause son point de vue, pendant que des arguments évidents pour le défendre ne sont même pas venus à l’esprit… Autrement dit, il s’agit de l’exact opposé du biais de confirmation souvent décrit dans les raisonnements humains (qui relèverait quant à lui plutôt du complexe de supériorité) : un « biais d’infirmation », donc ! Ce qui semble se produire en fait, c’est que notre ego déguisé en rationalité nous sert tous les arguments que nous opposerait une personne de mauvaise foi, c’est-à-dire positionnée en supériorité et cherchant à avoir raison à nos dépends : nous devenons inconsciemment notre plus virulent·e contradicteur·rice ! Et peu importe que ces arguments ne tiennent souvent pas la route sur le plan logique après examen minutieux : sur le moment, notre croyance préexistante en notre non-pertinence s’en trouve instantanément fortifiée et nous submerge, si bien qu’à l’insu de notre plein gré, notre raisonnement dérape et se perd. C’est d’ailleurs exactement le même phénomène qui se produit en conditions réelles de contradiction, face à une personne de parti pris contre notre point de vue, d’où notre grande difficulté à le défendre. À l’inverse, développer le même point de vue face à une personne authentiquement bienveillante et curieuse de celui-ci aura pour effet d’atténuer notre propre biais d’infirmation, et nous fera donc peut-être nous surprendre nous-mêmes par la profondeur et la cohérence de notre raisonnement, là où nous pensions spontanément ne pas avoir d’arguments !

Le problème avec ce mécanisme, c’est que plutôt que de générer des ressentis et des pensés clairement distincts du reste de notre psychisme, et dont il serait donc relativement facile de se désidentifier en vue d’une sortie de l’ego, il s’attaque directement à notre capacité de raisonnement. Celle-là même qui, appliquée à notre propre intériorité, aurait dû nous conférer la lucidité nécessaire à cette désidentification ! Il est donc particulièrement difficile à débusquer et rendre inopérant. Néanmoins, prendre conscience de son existence, même si on ne parvient à le débusquer que rarement et a posteriori dans un premier temps, est déjà en soi un pas très conséquent vers son désamorçage. Par ailleurs, j’ai tout de même personnellement expérimenté quelques pistes intéressantes :

  • Comme évoqué plus haut, solliciter l’écoute d’une personne de confiance dès qu’on suspecte un tel mécanisme de parasiter son raisonnement

  • Corriger approximativement ses décisions pour le biais que l’on soupçonne, même si on ne le perçoit pas directement : « Mon ego est en train de me donner tous les arguments du monde pour me déclarer illégitime à mener telle action… Mais je sais qu’il y a un biais dans ce raisonnement, même si je n’y vois pas clair : alors tant pis, allons-y quand même, on verra bien ! »

  • Il peut arriver que cette lutte pour l’auto-discernement finisse paradoxalement par générer une grande confusion intérieure (« Est-ce que l’idée que mon raisonnement est biaisé est elle-même biaisée ? Et est-ce que l’idée que l’idée que mon raisonnement.. » etc. !). Dans ce cas, dans la mesure du possible, lâcher prise : accepter de ne pas comprendre pour cette fois, et d’avancer à l’aveugle en attendant d’y voir plus clair.